vendredi 14 avril 2017

Yasmina Khadra, La mécanique du cœur et de la création au salon du livre de Levallois.

La mécanique du cœur et de la création.


Yasmina Khadra et Karine Papillaud 
Salon dulivre de Levallois
-26-02-17 -Photo Virginie Le Chêne parlant-

« Il n’y a rien au-dessus de la vie. »
Yasmina Khadra.

Connaitre  le prix de la haine, n’évite pas  d’y sombrer.
Sentir le prix du sang, n’empêche pas d’empoigner le métal, de déchirer les chairs et de goûter  la dureté du fer.
Alors comment dépasser la logique de la destruction ? Comment contrer la barbarie ? Vivre sans se rigidifier ? Comment résister aux ténèbres ?

Pas facile.
  
 Sortir de l’enfer – quoi qu’on en dise – n’est pas qu’affaire d’affirmation et de volonté.
L’obstination tenace n’évite pas les ratages du train en joie. Etre à l’heure sur le quai  n’interdit pas de glisser sur le marchepied.  

« La littérature, confie l’écrivain Yasmina Khadra à la merveilleuse journaliste Karine Papillaud, c’est ce qui permet d’habiller la nudité du monde. D’ouvrir un véritable paradis. »

Avec Yasmina Khadra, on peut être sûr, en effet, d’entendre les murmures oubliés, de percevoir les cris piétinés et de sentir l’onde de choc des ébranlements ordinaires. Non pour s’en griser mais pour poser une voix, plonger au fond des manques, être à l’écoute de l’autre et – paradoxalement – venir à son propre secours.    



Est-ce que la flamme de la création commence tout au bas de soi ?  

Pour le Yasmina Khadra «  Forgé par les épreuves » - celui placé dans une école militaire à neuf ans, jeune enfant  soumis aux brimades, pour le bambin enfermé dans une caserne, réveillé à coups de pieds dès 5 heures du matin, pour l’être à la tendresse orpheline courant pour trouver une place au réfectoire, pour le solitaire exposé aux conditions précaires… sans aucun doute.

Yasmina Khadra n’a jamais baissé les bras ni tenté d’oublier.
L’écrivain gagne tous ses combats sur le ring de l’écrit.
L’humble guerrier ne veut pas être otage de l’Histoire. Et s’il tourne la page, c’est celle du livre mettant  la grande histoire à genou de la petite. Pour lui, créer, c’est - déjà – ne pas céder. Romancer, c’est se dresser contre l’infamie. .

Aussi, tandis que nous nous posons encore la question : « Que fais-tu de cela ? Que fais-tu de ce motif  de révolte ? Comment vas-tu aborder ce sujet abjecte ?

Lui,  observe. Goûte.  Laisse  « la brise enlacer la sveltesse des chaumes ». 

Fait de cet homme « accroupi sur un amas de pierraille » un monde.

 « Les coups durs, loin de nous terrasser, nous rendent plus forts. »  dit-il encore. Ma vie a certes été un jalonnement de problèmes, de déboires, de déconvenues… Mais la chose la plus précieuse au monde, c’est la vie. J’écris dans un bonheur absolu. Dans la musique. Pour que les lecteurs dansent et chantent avec moi.

L’Histoire, c’est nous, ajoute-t-il avec ce sourire désarmant des âmes chaleureuses.

      Dire ce qui a été, incontestablement, avec Yasmina Khadra, est un acte de résistance.


                          Brandir le flambeau de la plume est capable d’éclairer bien des ténèbres, en effet. 






-------------------------------



-------------------------------




Entretien avec Yasmina Khadra

Je crois dans l’homme.

L’écriture a formaté ma personnalité. 
L’écriture est une question de sensibilité. Une façon singulière de voir le monde.
Tout vient de l’expérience.

Il faut aimer les livres. Le livre est une ouverture sur le monde. 

------------------------

L’anecdote ne fait pas le détail mais tisse l’intense des déboires, déconvenues, et autres de coups durs aux linéaments d’une vie parsemée d’abjections.

« L'homme a un complexe d'infériorité devant la femme, affirme Yasmina Khadra. L'homme, depuis tout petit, a pourtant toujours été materné par elle. Même grand, c'est elle qui s'occupe de lui, qui l'oriente... L'homme c'est l'incarnation de l'ingratitude. Pour lui prouver qu'il a grandi... que fait-il ? Il essaye de la dominer. C'est une question d'ingratitude. Ma mère a été de tous les combats et n'a jamais été heureuse plus de cinq minutes. Jamais. Seulement cinq minutes. Parfois, étant croyant, je me tourne vers Dieu et je lui dis : "Laisse-moi au moins la savourer pendant une demi-heure. Laisse-moi la voir heureuse une demi-heure !"
Ces derniers temps, j'aime de plus en plus ma femme... Même elle est étonnée... Sans la femme, jamais je n'aurais réussi quelque chose dans la vie. Et les hommes s'ils sont malheureux, c'est parce qu'ils n'ont jamais réussi à mériter la femme. Et je leur propose simplement d'essayer d'être heureux aux pieds des femmes. C'est le meilleur endroit pour accéder à la plénitude. Je le dis sincèrement. » 

mercredi 22 mars 2017

Hubert Reeves, l’ultime guerrier de la déraison ?



Nicolas Martin et Hubert Reeves 
 25-02-17

L'homme, par son extrême intelligence, ne constitue-t-il pas le plus grand danger pour sa propre survie et la préservation de la planète ? 
Où en sommes-nous ? 
Qu'est-ce qui vaut la peine d'être sauvé ?

L'astrophysicien Hubert Reeves - droit dans ses arguments et solide dans ses convictions - affronte en compagnie de Nicolas Martin ces questions épineuses où les bataillons des intérêts particuliers et ceux des égoïsmes aveuglants, accompagnent implacablement l’économie guerrière actuelle… Ce qui frappe chez cet infatigable militant du cœur, c’est son indécrottable optimisme : son refus de s’abandonner aux affres d’un défaitisme légitime.

Certes, si l'on se place du point de vue de la planète, la situation est-elle catastrophique, reconnait-il bien volontiers. Mais faut-il pour autant abandonner le combat ?  Pour nos enfants et petits-enfants, ne vaut-il pas mieux refuser – justement - cet inéluctable arrangeant ? Face à une situation glaçante, ne devons-nous pas combattre avec ferveur ? Demeurer opiniâtrement optimistes ? Nous interdire de baisser les bras ?

La science – contrairement à l’objectivité reçue – n’est pas le terrain de la vérité mais le champ du plausible. Sa force réside dans ses capacités de questionnement, ses raisonnements longs, ses remises en question incessantes. Ses réflexions. Ses refus des évidences. Ses arguments catégoriques. Sa logique de résistance prouvant ses affirmations, pouvant contrer l’arbitraire. Disant non.
Ne serait-il point dommage, interroge le regardeur du ciel et l’observateur lucide de la terre, de perdre ce qui nous fonde en humanité ? D’anéantir nos capacités de raisonnement, d’effacer notre propension à nous émouvoir, d’éradiquer notre inclination à aider les plus faibles ?

Puisque nous sommes les champions de la pensée abstraite, défendons les trois essentiels de l’humanité...  


Nicolas Martien et Hubert Reeves 
photo Virginie Le chêne parlant 25-02-17

Élément stupéfiant numéro un - évoque avec une passion contagieuse Hubert Reeves - notre capacité de création inédite : L'art et la Culture.
Deuxième élément stupéfiant : La science.
Troisième matière à stupéfaction : La compassion.

A-t-on déjà vu – en effet – d’autres animaux se préoccuper à ce point de l’autre ? Jusqu’à souffrir ? S’anéantir ? Se sacrifier pour lui ?

Ne serait-il point dommage - la question, au vrai, est là - de perdre cette mutation animale inédite ?  
            Cette déviance humaine, 

                                   ce syndrome envahissant du cœur et de la déraison ?






lundi 13 février 2017

Anne Boissière - L'Art du sentir.



Anne Boissière- Cité philo - Photo Virginie Le chêne parlant 12-11-16


Evénement Cité Philo
Merci à Gilbert Glasman de ces échanges amicaux.



     L’écoute, la réception, l’abandon aux sens sont vécus comme lieux de l’inutile, instants où la passivité offre un paysage sans intérêt à perte de temps.
Comment, dès lors, provoquer des partages affectifs ? Comment sentir l’espace ? Allumer l’étincelle du vivant ? Comment voyager en terre de saisissement ? Convoquer cette lueur clandestine où bouillonnent les vapeurs sensitives ?  Spirituelles ?
La  Directrice du Centre d'Etude des Arts Contemporains, Anne Boissière, bat la pensée au rythme de l'émotion, de la finesse et de l'affectivité, voit le mouvement comme principe de résonance, de vibrations.
   Place au saisissement.
      Plein des dimensions primitives de pensées, on se laisse gagner par de salutaires arrêts sur vitesse.
 Pause. 
        Enfin, se poser. Se reposer. Etre là.


                    Anne Boissière- Cité philo - Photo Virginie Le chêne parlant 12-11-16



Traversée :
Walter Benjamin voit dans la « Narration », un mode de communication : le lit d’un partage affectif, tout en rapport à l’autre.  Accordage.  Contact.
La réunion d’une communauté.
La narration organise une relation entre les hommes, évoque la professeure d'esthétique à l'Université de Lille 3. Le narrateur écoute et transmet, fait part de son vécu et de ce qu’il ressent. Organise une relation langagière effective, un « champ de présences » , une tonicité où la pulsion des mots est une impulsion vers l’autre.
     Effectivement, les mots du poète sont la preuve d’une certaine unité cérébrale... L'essence d'un texte peut enivrer. Montrer, guider, ouvrir tout en fermant les yeux.

Voyage vers l’ici où la parole est humaine et la pensée saisissante.
 Là où le roulis du texte peuple l’instant d’instants. Là où l’on ne se préoccupe ni de faim ni de soif. Là où le moment vous emmène avec soi et vous tient par l’esprit. Des flots d'images adviennent.  Le courant emporte.


        Gagne en partage d’instants.  Nous rend tout-à-fait ensembles, présents à autrui.









--------------------------------------


-----------------------

mercredi 1 février 2017

Edward Hopper - La texture acide de la modernité


Self Portrait By Edward Hopper (Domaine public)


« Quels sont mes rêves ? Je ne sais.
 J’ai déployé tous mes efforts pour arriver à un point 
Où je ne sache plus à quoi je pense, à quoi je rêve,
Ni quelles sont mes visions.
Il me semble que je rêve de toujours plus loin,
Et de plus en plus le vague, l’Imprécis, l’invisionnable. » 
Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquilité, p 262. 


Edward Hopper - Nighthawks (Domaine public) 


Wanderer’s Nightsong de Johann von Goethe est une des poésies préférées de Hopper,  souvent lue à voix haute  :      Hopper - gas

"Sur tous les sommets tout
Est tranquille maintenant,
Sur toutes les cimes d’arbre
Ecoute, toi
A peine un souffle ;
Les oiseaux sont endormis dans les arbres :
Attends, bientôt comme ces derniers
Tu te reposeras."
Edward Hopper –
Lumière et obscurité 1) p 162-163.


Guinilla Lapointe

Le mouvement de la modernité implique puissance, agitation, vitesse, grandeur, technique. L’interprétation du siècle réduit à son hubris pour être vraie est un peu courte.   
L’effet contemporain réside dans l’expansion du tout possible - à grande échelle. La modernité procure un effet original : celle d’une vie auto-réalisatrice. L’idée d’une intelligence créatrice du chemin qu’elle emprunte, d’un individu obsédé par la construction de son destin, architecte de son avenir – du fatras vous accompagnant jusqu’à la mort, communément appelé « Vie ». 


Vidéo pédagogique sera désactivée ou enlevée sur demande.

Conférence de Gunilla Lapointe (pardon pour l'écorchure du prénom dans la vidéo) du 16/12/12
donnée à l’Auditorium du Musée des Beaux Arts de lille (PBA)
intitulée : « Invitation à l’Art : Edward Hopper. »
Merci à Gunilla Lapointe pour cette gracieuse conférence
ainsi que son élégant accord à la mise en ligne des vidéos. 
Merci également à la Présidente des «Amis du Musée »

Naturellement, métamorphoser l’imaginaire rêvé en réalité sonnante et trébuchante, bâtir la pyramide de son ambition sur les bases de son libre arbitre, relèvent d’un morceau de bravoure.
L’entreprise réclame une énergie phénoménale – une hardiesse – un vouloir incommensurable.
Aussi l’infortuné ne ménage-t-il pas ses efforts pour gravir l’Everest de sa liberté, c’est-à-dire non seulement décider de sa voie mais dessiner son chemin, faire advenir ses  idées de grandeur. Sa folie consiste à se dissoudre tout entier dans l’obsession de ses perspectives, de self-made-man le voici devenu self-made-avenir – esclave de lui-même, il s’abandonne aux renoncements, creuse sans relâche, pousse inlassablement le granit de ses désirs. Le projet nécessite une ascèse stricte. Un travail rigide – sans s’écarter d’un régime déraisonnable - intégral. Qu’importe, puisqu’au bout de l’horizon brille la lueur du lendemain rêvé.    

La réalité pour Hopper, c'est la reconnaissance à 42 ans, c’est passer par des ébranlements. Des univers d’espoirs, des empires d’idéaux. Des assurances de réussite ont tremblé, la flamme d’un individu maître de sa vie s’est chaque année étouffée un peu plus ; le travail dans l’illustration commerciale l'a vieilli prématurément. 3)
Ses tableaux se chargent d’émotions ;
les contingences le rattrapent – et vite.

Edward Hopper connaît les réalités humaines. Le mythe du bonheur accessible par le travail. Les répliques récurrentes lourdement négatives prononcées par les prescripteurs 2)… Lesquels, sensibles aux profits se détournent du type n’étant pas quelqu’un. 
Les bons conseils – sans doute – des peintres de galère ne tarissant pas de : « Tu devrais, tu aurais dû. Ça aurait été mieux si… »
Comme si Hopper n’était pas le juge plus dur, le plus impitoyable, de son propre travail. Comme si chaque détail, chaque cadrage, chaque lumière n’avaient pas été pensés, calculés, mesurés, soupesés. Comme si bourreau de lui-même, l'artiste n'avait eu de cesse de remettre son travail de douleur à plat. 


Edward Hopper - Bleu soir (Domaine public)

D’abord en 1914, ce « Soir bleu » tout de vibration, tout de sensation rimbaldienne*, auquel Edward Hopper tenait tant. (Le site "Artifex in opere" de Philippe Bousquet en propose une analyse très détaillée.)

Sensation

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,1914_Soir_bleu-leger.jpg
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue,
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irais loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, heureux comme avec une femme.

Arthur Rimbaud, 1870.

Toile incomprise – retrouvée après sa mort, roulée – cachée - enfouie dans l’atelier.
Le peintre s'y est représenté de dos, nous indique l'historienne des arts Gunilla Lapointe, entre le couple de demi mondains à droite, le souteneur à l’extrême gauche. Devant lui, j'ajoute un clown de mascarade à peine sorti du spectacle de cirque auquel il participe, à sa gauche un artiste - Vincent Van Gogh ?... La ressemblance est frappante, tout de sensibilité de coeur - inadapté au monde. Sans oublier cette prostituée plantée, brillante et inconvenante – si proche de l'artiste n'osant pas, coincé, puritain -  et si lointaine.

Ces refus, ces échecs ne rendent pas plus fort … Mais peu à peu ont eu raison des exaltations créatives du peintre. 4) Le hasard d’un critique – légèrement plus sagace – n’y change rien. Le mal est fait. Edward se montre chaque jour un peu plus taciturne, plus détaché, toujours plus lucide, encore plus insensible. Il ne peindra guère plus qu'une ou deux toiles par an à la fin de sa vie. 
Mais il n'en est pas encore là, pour l'heure, Hopper entre dans une clairvoyance glaçante.  



Vidéo pédagogique sera désactivée ou enlevée sur demande.

1929 Chop Suey
Les diagonales sont des verticales abyssales. 
L’image de ces êtres animés de fixité – exténués. Que leur manque-t-il ? Ont-ils perdu leur âme ?
Cette absence. Ce silence. Ce détachement. Ce lugubre surgissement du quotidien.
Ces personnages – miroirs d’eux-mêmes – en pointillé, que possèdent-ils ?
Hopper peint... La même toile, toujours, encore...
La vie inconsistante, l'existence indigeste.

Pour pédagogie. Sera retirée sur demande.

 «Je ne sais pas si j’aime les êtres humains », dites-vous en 1935 au moment où vous peigniez « House at Dusk »*.

Hopper continue... 1940 Gas à la tombée du jour.
Les trois divinités au pied desquelles l’homme s’incline. Ces pompes sphériques derrière lesquelles le pompiste confesse sa détresse sont des impasses, des sens interdits. Sans espoir. 

Vidéo :


Vidéo pédagogique sera désactivée ou enlevée sur demande.

« La tombée du jour.
Un moment de calme dans un travail harassant, épuisant.
La banalité de la vie.»
Guillia Lapointe.


En 1942 Night Hawks...



Vidéo pédagogique sera désactivée ou enlevée sur demande.

Chaque client porte en lui des songes de marbre – surface lisse – dense. Leurs regards vitrifiés par toutes ces possibilités qui ne se sont pas réalisées sont dénués d’agitation, d’émotion. La perspective d’une vie légère, ce libre arbitre, qu’en reste-t-il ? Le quotidien a pris des semelles de plomb. Le réel a tué le possible, conduit vers aucune fusion – aucune réciprocité – aucun partage – aucune participation  - aucune relation. Chaque placidité, enfermée dans son inquiétude a l’œil  penché sur le vestige de ses espérances. 



ou le « culte du soleil nouveau », nous révèle Guillia Lapointe. Hopper s'y est représenté à gauche,  lisant la république de Platon.
L’ héliotropisme, ces personnes s’abandonnant à la chaleur d’un soleil – dans ce moment de pose et d’attente – ce groupe cherche un absolu sans perspectives. L’espace est vide. Tout est faux déserté, simple – encore plus simple – dépouillé – toujours plus dépouillé.
L’intensité sensible de la tromperie où l’impassibilité des vacanciers rend plus lisible encore leur impuissance – . Les transats sont des chaises de spectacle. Le rayonnement une projection , un formidable événement de lumière, une mise en scène.   
C’est un monde frappé de lumière,  désespéré, célébrant un soleil souverain sous lequel il s’abandonne. La foi renouvelée, une confiance absolue dans cette modernité radieuse et  glorieuse. 

Une révérence... rideau.


Edward Hopper - Summer Interior (Domaine public)

Le dernier acte tombe. La conquête du monde, toutes ces substances de la modernité, cette possibilité d’une réalité enchanteresse – aussi extraordinaire, belle, n’est plus qu’un lointain souvenir.
Les personnages d'Edward Hopper ont la justesse des comédiens perdant leurs masques. Leurs visages sont des avertissements. Libérés de leurs croyances modernes – inconsolables -  certains que rien ne peut vous libérer. Leur état est sans espoir … 

                Des résidus  n’attendant plus rien, 

            Leur tranquillité est l’ultime soubresaut des lignes brisées. 



-----------------------
      * Gunilla Lapointe.

1) Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter – Parkstone international – Isbn : 978-1-906981-63-1
2) « (1913) Il était loin d’être le peintre qui avait le plus de succès et il n’était en rien une personne qui affectionnait la vie sociale. Son travail avait été rejeté par les jurys d’exposition où il avait été admis à contrecœur alors que ses pairs exposaient sans aucun problème. Il travaillait dans leur ombre, mais rarement en leur compagnie.  Il semblait chercher la clef du succès de tous ces peintres en allant là où ils trouvaient leurs sujets. Le monde de l’art américain offrait de nombreuses et diverses sources d’inspiration mais Hopper choisissait pourtant de marcher sur les pas de ces artistes. Il créait des tableaux qui laissaient la critique indifférente et ne se vendaient pas. Malgré la vitalité croissante du paysage artistique américain, Hopper devint un homme de 1.92 mètres invisible. Il continuait à passer inaperçu parmi ces peintres à succès. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter -  p 44.
« Février 1915 au MacDowell Club…
Coin de rue à New York reçut une approbation générale, mais Soir bleu fut Qualifiée telle une collection minable « … de Parisiens et buveurs d’absinthe endurcis ». La scène reflétait la débauche de la vie du demi-monde à Paris, la « Babylone moderne ». La francophobie ambiante annula toute valeur que le tableau aurait pu avoir en tant qu’analyse intéressante et émouvante de ses personnages… Aucun tableau ne fut vendu. Soir bleu fut enlevé et enroulé pour être redécouvert seulement après la mort de Hopper. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter -  p 50. 
 [vers 1920] : « Les membres du groupe du MacDowell, C.K. Chatterton, Sloan et les autres se réunirent pour organiser une exposition de leurs œuvres les plus récentes. … Cette exposition fut comme la précédente. Ce fut une déception. Il ne vendit rien. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter -  p 56.
3) […] Pendant qu’il travaillait comme un esclave pour Country Gentleman Magazine, la lassitude que Hopper ressentait vis-à-vis  de l’illustration sembla claire à l’éditeur de la revue, A. N. Hosking. Pour arriver à garder  le bon travail de l’artiste et tenter d’alléger sa frustration, il suggéra que Hopper change de moyen d’illustration pour l’aider à retrouver sa créativité. Il l’incita à essayer la gravure. 
[…] Ce nouveau procédé sembla revigorer son agitation créative…  […] On ne lui confiait jamais de grandes missions à cause de son incapacité à peindre le charme fragile des jolies filles et de son refus total de devoir se plier aux exigences des directeurs artistiques des grandes revues. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter -  p 56.
4) « (En 1921) … Alors que Hopper était debout parmi les ruines de ses anciens tableaux, un critique d’art du journal Tribune arriva par hasard et loua les vertus des gravures de Hopper qui étaient exposées sur les murs de l’Académie. Frank Rehn [vendeur de gravures] sentait que le travail de Hopper avait quelque chose d’intéressant mais il ne savait pas exactement quoi. Il accepta donc les gravures en dépôt. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter -  p 66.
P 67 : En 1923… deux gravures sortirent vainqueurs, gagnant le prix Logan de l’Art Institute (25 dollars) et le prix M. et Mme William Alanson Bryan…
P 86 : L’année 1924 fut une année magique pour Hopper. Son travail se vendait et tout laissait prédire qu’il pourrait enfin cesser de travailler dans l’illustration commerciale. 
P 166 : avril 1945… il répondit à la lettre d’un psychologue, Dr Roe, afin d’expliquer son travail. Hopper indiqua au sujet de ses critiques, entre autres :
« Ils n’ont pas une grande opinion de moi en tant que coloriste, ce qui, je pense, est juste si vous considérez la couleur en soi. Ils n’ont pas non plus une grande opinion de moi en tant que concepteur, ce qui, je pense, est juste si vous considérez la conception en soi. Cependant, ces dernières critiques ne me dérangent pas, car mon intention dans la peinture est loin de vouloir considérer la forme, la couleur et la conception comme une fin en soi. » 

---------------------

SITE   




Hasard du calendrier notre chère Adèle Van Reeth traite du mythe de la caverne de Platon,

Hopper, souligne Gunilla Lapointe s’empare de ce sujet, établissant un rapprochement avec le cinéma,  dès  1939.


 New York Movie, by Edward Hopper

Une belle occasion d’écouter « Les nouveaux chemins de la connaissance » et Monique Dixsaut.
Adèle Van Reeth et Raphael Enthoven       


 Adele Van-Reeth et Raphael Enthoven
   

 Le Gai savoir. Platon - le banquet.


Toiles en grand format de Hopper.
(Cliquer sur le titre de la toile en bleu.)

Sous un ciel brouillé.

----

Emission d'Alain Finkielkraut - Réplique avec :

Hector Obalk, historien de l'art et critique d'art français
Didier Semin, professeur d’histoire de l’art à l’École Nationale Supérieure des Beaux-arts à Paris. Auteur

Hopper est-il un grand peintre ?     



Girl at Sewing Machine by Edward Hopper (Domaine public)
---------------------

La première élégie :

"Qui, si je criais, m’entendrait donc, d’entre
les ordres des anges ? et supposé même que l’un d’eux
me prît soudain contre son cœur, je périrais
de son trop de présence.
Car le beau n’est rien
que ce commencement du Terrible que nous supportons encore,
et si nous l’admirons, c’est qu’il dédaigne, indifférent,
de nous détruire. Tout ange est terrifiant.
         Du coup, je me contiens, je ravale le cri d’appel
d’obscurs sanglots. À qui, hélas, pouvons-nous
recourir ? Ni aux anges, ni aux hommes,
et les bêtes sagaces, flairent bien
que nous ne sommes pas vraiment en confiance
dans le monde expliqué. Tout juste s’il nous reste
un arbre ou l’autre sur la pente, à revoir
jour après jour ; s’il nous reste la route d’hier
et quelque fidèle habitude, trop choyée,
qui, de se plaire auprès de nous, ne repart plus.
         Et j’oubliais : la nuit, quand le vent chargé d’espaces
tire sur notre face – à qui manquerait-elle, la nuit désirée,
doucement décevante – peine et menace
pour le cœur solitaire. Est-elle aux amants plus légère ?
Ah, ils ne savent que s’entre-cacher leur sort.
         L’ignores-tu encore ? Que tes bras ajoutent leur vide
aux espaces par nous respirés, et les oiseaux peut-être
éprouveront l’air élargi d’un plus intime vol."

 R. M. Rilke, Les élégies de Duino, traduction et postface de Philippe Jaccottet, La Dogana, 2008, p.


----------------